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Et maintenant on fait quoi ? (2/3): l’occasion | La plume d’un enfant du siècle

Et maintenant on fait quoi ? (2/3): l’occasion

Les populations lasses et agacées

 

Je le disais en première partie, Emmanuel Macron porte à son paroxysme une logique que l’on nous rabâche depuis des décennies : il faut faire des économies, il faut améliorer la compétitivité, il faut en finir avec les privilèges de la fonction publique ou des cheminots, il faut réduire la dette, il faut réduire le déficit. Cette litanie d’injonctions, loin d’être exhaustive, est répétée jusqu’à l’écœurement par la caste au pouvoir depuis longtemps. Ce discours qui se cache derrière les oripeaux de l’équité et de la justice a fini par lasser et agacer fortement les populations. Lors de sa visite au salon de l’agriculture, Emmanuel Macron a en partie justifié la réforme de la SNCF et du statut du cheminot par la grande précarité dans laquelle vivent un grand nombre d’agriculteurs. Il n’est pas normal, a-t-il dit en substance, que les cheminots aient accès à ce qu’il appelle des privilèges alors même que les agriculteurs ont un salaire de misère. Cette stratégie de la division de la population que met en place le capitalisme est assurément l’une de ses armes les plus puissantes. « C’est peut-être le paradoxe le plus spectaculaire, écrit Fréderic Lordon dans son dernier billet de blog, et la performance la plus remarquable, du néolibéralisme que d’avoir produit à ce point le sentiment de la solitude quand il maltraite identiquement un si grand nombre de gens. Faire de la politique, c’est défaire la solitude ». En réalité, la solitude quand elle est partagée en grand nombre devient presque automatiquement solidaire arrivée à un certain point. Quand il y a une masse de solitaires, ces solitaires deviennent solidaires de la notion même de solitude. La suite de ce constat c’est assurément l’éveil et le travail à l’unité ou le retour inconscient dans la chaine de la solitude qui broie des vies.

Néanmoins, il me semble que nous sommes actuellement à l’orée de l’un de ses seuils imperceptibles dont le franchissement peut précipiter des changements d’envergure. Il y a quelques jours, en effet, l’INSEE annonçait que le déficit français était passé sous la barre des 3% de PIB, ce fameux seuil si important dans les critères de Maastricht. Le gouvernement s’est donc prestement employé à expliquer que la politique menée était la bonne et que cet indicateur en était la preuve. Le déficit est passé sous la barre des 3% il est vrai. Et quoi ? La misère et la pauvreté ont soudain disparu ? Les conditions de travail se sont améliorées d’un coup comme par magie ? Bien sûr que non. La principale faille du discours du capital que l’on nous sert depuis des décennies est précisément que dans le même temps où celui-ci exige que tout le monde fasse des efforts et renoncent aux conquis sociaux « par solidarité » dit-il comme pour se moquer de nous, la richesse des plus fortunés s’est accrue de façon indécente si bien que les inégalités ont littéralement explosé. C’est donc tout un discours sur les privilégiés qui est en train de voler en éclat et qui ne semble plus prendre dans l’opinion. La corde sur laquelle la coterie au pouvoir dans ce pays depuis des décennies a tiré régulièrement semble désormais cassée, ce qui n’est pas extérieur à la suppression de l’ISF par le gouvernement. L’ère Macron a ceci de bénéfique qu’elle fait tomber les masques et révèle le roi dans sa nudité la plus profonde : un gouvernement des riches, par les riches pour les riches. Celui-ci escomptait remporter la bataille de l’opinion mais il se pourrait bien qu’il finisse par la perdre et que les Français se disent tout simplement que les cheminots et les fonctionnaires ont raison de se défendre.

 

Le symbole de la SNCF

 

En érigeant le démantèlement programmé de la SNCF en mère des batailles, l’exécutif a éminemment participé à faire du service public ferroviaire un symbole. Qu’est-ce qu’un symbole, en effet, sinon une chose qui renvoie à autre chose qu’à elle-même ? Il est évident que l’attaque en règle contre le service public ferroviaire français renvoie à autre chose, à une politique beaucoup plus large. En tentant de mettre à mal l’un des derniers et plus puissants foyers de résistance au capital, Emmanuel Macron entend faire la preuve que rien ne pourra être épargné. Les cheminots, du fait de leur histoire et de leur capacité à bloquer le pays sont en effet sans doute le foyer de résistance le plus inquiétant pour le gouvernement. Il n’y a d’ailleurs pas de hasard si celui-ci a axé sa communication sur le statut des cheminots pour embarquer l’opinion publique de son côté. Cette stratégie, qui semble avoir échoué, était effectivement destinée à passer sous silence l’ensemble des implications de la réforme sur les usagers de ce service public. En ce sens, remporter cette bataille et parvenir à mettre à mal ce foyer de résistance au capital, permettrait au gouvernement de s’attaquer ensuite à l’ensemble du modèle social de ce pays puisqu’il aurait prouvé que même les cheminots ne lui ont pas résisté. C’est bien pour cela que je suis enclin à voir dans la bataille qui s’annonce une lutte  qui, si nous la perdons, nous condamnera pour de très nombreuses années. C’est également pour cela que la SNCF est un symbole dans tous les sens du terme.

Etymologiquement, en effet, le mot symbole dérive du grec ancien symbolon qui signifiait « mettre ensemble ». Dans la Grèce Antique le symbole était un morceau de poterie que deux cocontractants partageaient afin de se reconnaître à l’avenir. En somme le symbole était une chose qui permettait de se réunir. Aussi suis-je donc fondé à dire que la SNCF a tout du symbole à l’heure actuelle et ce, à double titre. Elle réunit à la fois pour et contre elle. Le service public ferroviaire français est effectivement engagé dans une lutte pour sa survie. Autour de lui, les forces coalisées du capital qui vont du gouvernement aux grands industriels en passant par les éditorialistes tout acquis au capitalisme néolibéral s’empressent de roder tels des vautours devant une proie. Inversement, il y a indéniablement une union qui se met en place autour des cheminots et de la défense du service public ferroviaire français, union dont les revendications dépassent largement le simple cadre de la SNCF. C’est effectivement toute une politique qui est remise en cause. En somme, la défense de la SCNF est progressivement en train d’agréger des mobilisations qui la dépassent. Contre la loi Travail et son monde scandaient les militants lors de Nuit Debout. Pour pasticher ce slogan l’on pourrait dire que ce qui est en train de se jouer est un mouvement social contre la loi SNCF et son monde.

 

L’ébauche de convergence

 

En ce cinquantenaire de Mai 68, nombreux sont ceux à rêver d’un nouveau mouvement de révolte populaire. D’aucuns se plaisent même à voir ci et là des signes qui rappelleraient ce mouvement social. Je crois pourtant que, s’il ne faut pas oublier le passé, un mouvement social contemporain ne saurait s’apprécier et se construire en regardant dans le rétroviseur. De la même manière, croire qu’un mouvement social d’ampleur prendra les mêmes contours qu’en 1995 c’est faire fi des plus de vingt ans qui se sont écoulés et des changements profonds qu’ils ont apporté. Dans l’intervalle, le capitalisme s’est renforcé et, osons le dire, c’est avec une certaine angoisse que l’on se demandait s’il nous serait encore possible de nous lever contre ses coups de boutoirs. La figure d’Emmanuel Macron, président élu par défaut et qui a bien l’intention de faire définitivement triompher le capital, ainsi que sa méthode de réformer à tout va pour ne pas que la contestation puisse prendre était source d’une légitime inquiétude. Oui mais voilà, le propre des mouvements qui parviennent à influer sur le cours des choses est précisément de surprendre par leur surgissement. En lançant la réforme de la SNCF par ordonnances, Monsieur Macron souhaitait mettre en œuvre la méthode déjà éprouvée lors du démantèlement du code du travail et qui avait fonctionné, prenant de court l’opposition. Cette volonté d’isoler les cheminots et de procéder par ordonnances répondait à un objectif stratégique pour le gouvernement.

Néanmoins, tout ne se passe pas toujours comme prévu et alors que le capital pensait avoir définitivement fait adopter sa loi sur la sélection à l’université, voilà que les étudiants s’engagent également dans la lutte et que l’agression de certains d’entre eux à Montpellier par des groupuscules d’extrême-droite vraisemblablement de mèche avec le doyen Pétel a joué comme un électrochoc et un catalyseur de la mobilisation si bien que la mobilisation semble prendre chaque jour plus d’ampleur ainsi que l’a expliqué à Mediapart Julie Le Mazier. De tous temps la mobilisation des étudiants effraye les gouvernements parce que ceux-ci sont plus radicaux que le reste de la population. Plus précisément ce qui fait peur au capital et à ses représentants est précisément ce qu’ils appellent la « coagulation » ou en d’autres termes la convergence des luttes. Ce qui est en train de se produire n’est ni plus ni moins qu’une ébauche de convergence entre les salariés du privé précarisés et ceux que l’on désigne comme privilégiés dans les hautes sphères du pouvoir – cheminots et fonctionnaires principalement. Les grèves à Carrefour, Air France, chez les éboueurs, la mobilisation des étudiants, celle des infirmiers, des personnels des EHPAD et enfin le mouvement des cheminots constituent une seule et même lame de fond qui parcourt la société et fait que nombreux sont ceux à ne plus vouloir baisser la tête. En somme, la France qui « se lève tôt » et ceux que l’on dit privilégiés par leur statut sont progressivement en train de converger dans la lutte contre un modèle qui tond tout le monde sauf les détenteurs du capital. C’est précisément à ce point de bascule que nous semblons arriver, celui où les différents mouvements sectoriels commencent à converger pour porter une mobilisation politique au sens fort du terme et s’attaquer aux structures et non plus à défendre leurs seuls intérêts propres. Le moment est venu de repasser à l’offensive.

Source: Et maintenant on fait quoi ? (2/3): l’occasion | La plume d’un enfant du siècle

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