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De quoi la classe moyenne est-elle le nom ? | La plume d’un enfant du siècle

De quoi la classe moyenne est-elle le nom ?

Il y a quelques semaines, le salaire moyen des Français a été révélé. S’élevant à 2250€ nets mensuels, celui-ci a prestement été utilisé par tout une catégorie de personnes pour appuyer l’argument selon lequel tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles en France, dans un exercice que le Pangloss de Voltaire n’aurait sans doute pas renié. En dépit des fragilités inhérentes à cet indicateur, ces personnes n’ont pas hésité à claironner que ce résultat était la preuve que la classe moyenne se maintenait dans notre pays. Parce que, pour paraphraser Engels et Marx, l’on pourrait dire qu’un spectre hante l’Europe et plus particulièrement la France, celui de la disparition de la classe moyenne. Aussi est-il primordial pour les personnes au pouvoir de faire perdurer ce mythe de la classe moyenne.

Dans la Grèce Antique, le mythe – qui dérive de muthos – définissait le domaine de l’opinion fausse, de la rumeur, du discours de circonstance. En somme, le mythe est le discours non-raisonné, qui se veut être une forme de fable. Par opposition, le logos était, lui, le discours raisonné. C’est précisément le passage du muthos au logos qui a posé la pierre fondatrice des philosophes de la Grèce Antique. De la même manière, la classe moyenne a tout du mythe, de cet élément un peu fourre tout au sein duquel tout le monde se retrouve. Pourtant, les contours de ladite classe moyenne sont flous à souhait, ce qui n’est pas un hasard selon moi. La classe moyenne est assurément le meilleur instrument socialement coercitif qui a été créé par le capitalisme néolibéral pour contrôler les masses, en particulier les classes populaires. Il est temps de sortir de la caverne et de déconstruire cette fable.

 

Agglomérat plutôt que classe

 

Théorisée par Henri Mendras et sa fameuse toupie, la moyennisation de la société française est communément placée historiquement durant les Trente glorieuses. Souvent travestie, la théorie de Mendras n’affirme pas une homogénéisation des revenus au sein de ladite classe moyenne mais bien plus assurément une convergence des comportements. Plutôt qu’une classe au sens marxiste du terme, la classe moyenne est bien plus un agglomérat de personnes relativement éloignées mais agrégée dans un groupe social fourre-tout. La classe moyenne se définit en réalité par la négative, elle est le groupe social qui ne se situe pas aux extrémités – c’est-à-dire ni dans l’extrême-pauvreté ni parmi les élites économiques de la société. Paradoxalement, la classe moyenne est ce qui créé le plus fort sentiment d’appartenance ou presque parmi les populations alors qu’économiquement celle-ci n’existe pas réellement. C’est sans doute le seul exemple où la classe pour soi (au sens de Marx) et donc la conscience de classe existe alors même que l’existence de la classe en soi est loin d’être une évidence, ce paradoxe n’étant pas pour rien dans la quasi-disparition de la conscience de classe prolétaire.

Pour revenir au point d’introduction de ce billet qui est la publication du salaire moyen en France, souvent des personnes des classes populaires se pensent être dans la classe moyenne. De la même manière, nombreuses sont les personnes à avoir un salaire très confortable qui considèrent être dans la classe moyenne. Il n’y a rien de surprenant à cela lorsque l’on connait le matraquage médiatique et politique qui existe à ce propos. Le but est, en effet, de nier les inégalités et de faire croire aux populations les plus dominées qu’elles ont les mêmes intérêts que certains dominants. Il est d’ailleurs assez ironique de constater que le populisme reprend cette grille d’analyse avec son fameux adage du 99%. Pourtant, une analyse économique rapide suffit à faire voler en éclat ce mythe. Selon l’INSEE, pour 2015 le 5ème décile de revenu (donc le revenu médian) est constitué par les personnes ayant un revenu de 18 450€ annuels soit un revenu mensuel de 1537€. Si l’on veut élargir la classe moyenne aux 4èmeet 6ème décile (ce qui est déjà une modification de la logique même de médiane), celle-ci est donc constituée des personnes ayant un revenu mensuel compris entre 1387€ et 1710€. Nous le voyons donc, la classe moyenne prise dans un sens économique est loin d’être aussi étendue dans la population que ce que l’on nous vend à longueur de temps – actuellement une personne touchant moins du SMIC et une personne avec un revenu de 4000€ par mois peuvent se réclamer de la classe moyenne.

 

Du contrôle social des classes populaires

 

L’on pourrait croire que cette construction est le fruit du hasard et ne répond à aucun objectif ni dessein supérieur. Je crois pour ma part que le concept de classe moyenne n’est pas une fin mais bien plus assurément un moyen. La classe moyenne n’est qu’un outil à mes yeux pour mieux contrôler les classes les plus dominées de notre société. En leur offrant cet horizon, en leur faisant croire qu’elles font partie du même groupe social que ceux qui gagnent 4000€, en affirmant tout le temps qu’un salaire de 3000€ n’est pas si élevé que ça, c’est tout un imaginaire que l’on offre aux classes populaires. Il s’agit même d’un double imaginaire puisque d’une part on leur promet qu’ils vont pouvoir progresser dans cette classe moyenne et d’autre part on leur explique que des salaires faisant partie des 10% des salaires les plus élevés (le 9ème décile est à 2845€ mensuels) n’est pas si élevé que cela. La classe moyenne est en quelque sorte la carotte présentée aux populations les plus dominées de notre société.

Le contrôle social de ces populations là ne passent évidemment pas uniquement par cette carotte, il comporte également un énorme bâton, un effrayant épouvantail : celui des SDF. Le néolibéralisme a besoin de ces parias de la société pour faire peur au reste de la population. Il ne serait pas difficile de loger ces personnes, en réquisitionnant les logements vides par exemple. On peut se dire que les politiques menées à leur égard ne sont que le fruit d’une indifférence manifeste. Je crois cependant qu’il s’agit bien plutôt d’un cynisme inouï, celui de montrer à la population la punition qui l’attend si elle refuse les codes du capitalisme néolibéral. De la même manière que dans 1984 les populations les plus pauvres sont soumises à la menace de Big Brother, dans nos sociétés contemporaines la menace que fait peser le système économique sur ceux qui entendent l’attaquer est double : la prison pour celui qui ne veut pas entrer dans les normes, la rue pour celui parmi les classes dominées qui se lève contre le capitalisme. Pourtant, celui-ci qui se présente comme un colosse a assurément les pieds d’argile. Il ne peut tenir que parce que ce double contrôle social est présent, déconstruisons-le et il n’aura plus de bouclier ou presque. Trop longtemps nous avons été pareils à Sisyphe qui voit son rocher dévaler la pente après être arrivé tout près du but. Même si Camus nous invite à l’imaginer heureux, il serait temps de dépasser cette image pour enfin faire tomber le Goliath qui nous gouverne. De Sisyphe à David, il n’y a qu’un pas. Franchissons-le.

Source: De quoi la classe moyenne est-elle le nom ? | La plume d’un enfant du siècle

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